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Mohamed Gassara – L’architecte

septembre 3, 2021

Devant la mer,

dominée par les méduses

et le soleil,

trois enfants construisent

des maisons de sable,

ils fabriquent, puis démantèlent,

réparent, puis détruisent,

le père se fait un excellent architecte,

il ajuste les défauts de l’enfance,

et avec ses doigts,

il restaure les arcatures de la morale,

et pour la décoration,

il creuse un petit fleuve alentour

dans lequel laisse flotter

ses veines d’amour

comme un éclat stellaire

au-dessous d’un canot,

puis une discussion s’ouvre

à propos des fournitures ;

l’un veut un lit et des jouées,

et l’autre, une bibliothèque de fées,

mais le sage père finit tout par accrocher son lustre

toujours illuminant, toujours inspirant,

rassembler ses enfants d’un geste de vautour,

et se mettre à contempler les vagues bronzées

en laissant les mésententes crouler dans l’eau salée.

*

Courte biographie:

Mohamed GASSARA est né le 4 Avril 2001 à Sfax (Tunisie), jeune poète d’expression française et étudiant en Lettres. Plusieurs de ses poèmes ont été publiés dans des magazines et revues littéraires et d’autres ont été traduits en langues étrangères. Il a participé à de nombreuses compétitions littéraires et a remporté le premier prix de poésie en 2019.

Geoffrey Pauly – Un temps pour gémir

août 29, 2021

En l’an de mon trentième âge
quand j’ai eu bu toutes mes hontes
je me suis fait tatouer un conte
tout entier composé d’images
sur les deux bras et sur le dos.

Je dirais que grosso modo
il faut serrer fort la mâchoire.
Moi, j’ai gueulé comme un putois
à peine il a mis le pochoir
(mais c’est mon côté franc-comtois).



*Note sur la construction d’un sac de frappe :

Je ne suis pas un lutteur par nature, je suis plutôt du genre à boxer dans le sac. Alors quand il a fallu casser la figure à un grand type ultra costaud, un black, je me suis dit : « mieux vaut bourrer des vieilles fringues dans de la toile épaisse et taper comme un dingue. » J’avais peur pour mes fesses.

Pierre Andreani – regarde à gauche la floraison possible (…)

août 26, 2021

regarde à gauche la
floraison possible,
à droite un immense
bûcher futur
un événement attend
son heure pour
éclore enfin sous vos
deux yeux subtils
les grands verres pleins
de lucioles qui
m’ouvrent le
ventre couteau céleste
sourire obligatoire pour
tout le monde,
tandis qu’on vous
travaille au corps

ici, vilaine expression
matinale de
votre voisin
familiarité sans
signification, brutale
pour peu qu’il y ait un
signal au loin, vous basculez
toute allure détachée
sur les murs, le
ciel blanc et quelques
centaines de mains
qui se posent dessus
devant l’épicerie,
un géranium

il voit
passer si vite
le temps
d’aller au bain
de voir autant de belles
âmes se retourner
timides sur son passage
il en restera interdit plusieurs heures

belles soirées solitaires,
surlendemains de poisse
si mon cœur tend à
deviner un trou béant
il n’y aura bientôt plus
d’espace qui ne s’ajoute
sagement pesé

*

Notice biographique & bibliographie:

Pierre Andreani est né en 1983 dans le sud de la France. Il crée en 2010 les éditions Milagro,
toujours en activité. Depuis 2015, il publie des récits de voyage et des recueils de poésie.
Plusieurs de ses textes ont paru dans les revues Verso, Dissonances, Recours au poème, Bleu d’encre,Traversées, Banzaï, FPM, Traction-brabant, Comme en poésie, Lichen…

*

• Le mal du siècle – Testament : bis, Éditions Milagro, 2015
• Un tel bombardement, Éditions Milagro, 2015
• Cahier d’Argentine, Éditions du Port d’Attache, 2016
• Les supplications du monde, coll. Franche Lippée, Éditions Clapas, 2017
• Deux années sans mois d’août, in Recours au poème n°182, 2018
• Paradis Grec, Éditions du Port d’Attache, 2019

• L’écœuré parlant – Cahier limite, Éditions du Contentieux, 2019
• Embolie ou la résurrection, Éditions Furtives, 2020
• Monologue à la lanterne, coll. La Bleu-Turquin, Éditions Douro, 2021 (juin)
• Hormis la joie, Sous le sceau du Tabellion, 2021 (mars)

Stéphane Casenobe

août 21, 2021


    *


Pour écouter un poème de Stéphane Casenobe, lu par Cathy Garcia Canalès, C’EST ICI

Esther Tellermann – Un versant l’autre

août 17, 2021


Un seul avait
 lu
ta croûte
chemin-folie
à demi parcouru
quand se dissout
l’incendie
j’attendais que
les lunes s’effritent
là où s’enfouissent
les naissances
le souffle du
 jasmin
et du magnolia.

*

Qui es-tu
chose vive dont
 je cherche le
   cours ?
Sel qui inverse
  les larmes ?
Sous les paupières
un lointain
suspendu ?
Source où je navigue
 feu du
  premier soir ?

*

Un corps s’avance
mêle le matin
aux soirs
enserre
un tourbillon
et soudain
j’abandonnais
vos crépucules
 votre vrille
pour des jardins
 d’orange
des bords où s’écrit
 la couleur
des corps nimbés
des chevelures
je voulus à nouveau
 voir.

*

Même fissure
même
pulsation
serons
même
humus
même
écart du sommeil
trouverons
la même découpe
de prière.

*

Oui plus haut
qui nous sont
un autre alphabet
d’autres
 chiffres.
Saviez-vous les horizons
qui  basculent
débordent
 l’épaisseur
anses pour mourir
 dans le lieu
que n’inquiète
aucune mémoire ?
Là forêts ourlent
 nos fosses
ensevelissent
 le verbe.

*

Pour écouter Esther Tellermann, C’EST ICI

Clément Séclin – Fragments songés

février 11, 2021

Ma syntaxe est bleue
En touche de ciel
                Exilée
Un vague délire
Des lyres étourdissantes
C’est l’oublieux qui
Intrépide
Insiste.

Comme en sommeil
               L’éveil à voix
              Au fond de la tasse
              Tournante cuillère
             Comme pour l’appeler




              Te souviens-tu ?




              
              *
              




                   Entre sept secondes

                   Flingue-moi d’admiration

                   Mon rythme supplie








            Entre les dunes

             Une apparition masquée

            À l’envers l’erreur








    Dix lieux de lueurs

    Le chemin des oubliés

    Dérive à jardin

À DÉCAGER DU THORAX – ROMAIN CANDUSSO

décembre 18, 2020

je crois fermement m’enferme je crois
que je m’enferme me ment
me tire vers le bas qui blesse me
tire vers la blessure sans haut ni bas
la blessure est nue n’a pas de point pas d’après pas de loin
le corps nu de ma blessure serré dans mon corps
une tête de mort dans la tête
un cadavre à me sortir du corps par l’après du temps
je croîs j’ingère du temps l’entropie le chaos je crois
que le temps n’a rien à guérir
dans la blessure des choses je ne fais que pousser
ce qui ne s’attendait pas à être
ce qui ne s’attendait pas


l’édifice est pourri dans ses fondations,
l’air y croupit, l’enfer est bien gardé,
la croissance s’arrête sous la frappe d’un mot jeté
dans les failles, rentré dans les nerfs,
une vibration à contourner, éviter, s’évider sans rien dire


et le passé fait noyau à travers l’être,
ne stagne pas, avance avec moi, marche sur
moi ne stagne pas, avance, marche et se mâche,
ce que je n’ai plus à être est là
qui répond présent répond passé ne répond plus
fable le présent rumine, se rumine, se détermine
en regardant miroiter le passé,
les images tapissent le souvenir, s’en détachent,
recherchent leurs couleurs leurs odeurs
et le bruit qui s’agite en elles


l’influence travaille vague après vague
le coeur dans les images, les miroirs, les
mirages ; l’influence fait son ravage :
silencieux s’impose ce qu’aucune parole n’expose,
vers dans la viande sans conscience
qui bride froid l’être en plein déploiement replié et ployant


les gestes ouvrent, irrémédiables,
rien ne se referme, rien ne se renferme,
l’échec a ses réseaux, ses raisons et le temps en résonne,
nos désirs pincés intercostaux des lésions
à décager du thorax


un soir, exténué, on se regarde
désertés un premier instant, un autre,
sent raviner la pluie en soi,
ses sensations enrouées de graviers et de débris de bois,
raccroché au plexus où pèse le bas d’un autre mais
sans cesse soufflant l’impérieux sans verbe, sans violence —
quand les gestes ne t’embarquent plus,
ne bouge pas, ne les porte pas en toi,
ne les porte pas plus loin en toi,
dans la vie des fossiles qui ont poussé avant toi,
t’on fait pousser et sont maintenant à repousser —


le corps s’approfondit, s’endistance, ses
sentiments loin devant, au levant, des leviers
intimant loin des bornes où commence,
interréel, le conflit aux frontières des forces :
l’attention tournée vers la tension,
le corps déterre une musique chaotique,
les os font échos et harmoniques
et du bruit s’agite qui veut sa place en elle
sans se laisser résoudre


mon nom se disloque d’avoir été répété
par tant de bouches, de s’être frotté
à tant de lieux, d’être venu de si loin,
appelant d’avant ma naissance pour me faire naître,
me montrer, me donner à sentir qu’il n’était
que la porte de ma présence, une succion vers
absentée de destination


je suis
seulement je suis
l’être indivis extirpé inqualifiable des geôles de l’esprit
de l’incarcération de l’esprit par lui-même
limité à l’être illimité perds les adjectifs
qui me repoussent, me mettent en cellules
de plus en plus étroites
jusqu’à ce que je ne contienne plus rien de ce que je suis
dans les derniers retranchements retranché


à l’épreuve le récit le mettre le reprendre à la forme à la base
avant même qu’il ne dise tout reprendre
avant ce qu’il montre
repousse et retourne au commun chaotique
tout contact possible et impossible
défaire refaire l’expérience refaire l’inexpérience
dépositionner pour éprouver s’éprouver
rationnel ce qui est pensé par l’avant de la pensée
dans l’élagué des constellations, lumières évidées de leurs origines,
lumières déjà mortes qui ne s’éclairent plus qu’elles-mêmes
je n’ai pas commencé de voir
le visible est déjà vu tout vu cache
mais je veux voir les invisibles qui le travaillent
magma qui par bulles éclate et d’un changement déséquilibre
n’ai pas commencé de voir ce déséquilibre
où le visible à nouveau ouvre la vue




Pour aller plus loin, c’est ici



© Tous droits réservés

Véronique Lagarde, choix de textes

octobre 20, 2020

C’est comme si le ciel se vidait
Comme ça
D’un coup
Plus d’aurore
Plus de bleu

Une Pluie froide

L’horizon s’est perdu

Des mots dégoupillés
Explosent à pleine vitesse
La bande son
Se rembobine au ralenti
Déforme ton visage
Me rend sourde
Nous synchronise
À la sortie de route
Accident des maigres pensées
Qu’avons-nous fait de nos soleils

C’est comme si le ciel
Se moquait une deuxième fois
Même à l’envers
Dans ce dialogue rompu

Il pleut encore sur moi

*

Il existe un banc de sable
Des langues de mer
Des déserts de mots
Où devenir île
Bloc inatteignable
Témoin de roche
Entaille
Creux
Eau
Où le temps érode
Le saillant
Le trop qui dépasse

Il existe une bande de terre
Une escapade
Avec sous la semelle
De la poussière au galop

*


Ta route vers l’ouest y voyais-tu
Une idée non raccourcie mariée à des jours plus longs
Un agrandissement de ciels pastel
Comme ces films en Technicolor
Où les enfants font des châteaux
Puisque
Il n’y aurait que cela à faire
Des châteaux de sable à la pelle

Y voyais-tu
Une conquête de gosses heureux
Avec le droit de veiller tard
De chuchoter
A l’abri de maisons basses
Des secrets d’éternel été
Dans l’oubli
Des lèvres pincées
Des regards de glace
Du vent soufflant au ras des dalles
Résonnance de nos pas perdus

Ces traces de doigts sur les vitres

*


Des jours cobalt se sont dissous
Des nuits friables
Affadies
Quelques éclats fusent en flash-back
Au bout d’un chemin de falaise
Dieu faisait signe au loin
Assis au milieu de la lande
Tu aurais pu
Sous les vapeurs de brume
Zigzaguer longtemps avec ivresse
Le temps se distordait
Puis Dieu est parti
Avec la brume l’été et l’idée-même de lui
Affaiblie
Depuis les rêves sont à la peine
Tu traînes des pieds
Il y a quelque chose à réanimer
Une rencontre secrète
Un miroitement
Le halo d’un mirage au bord de ciels à peindre

*


Blast
Le ciel a sombré, déplié, replié
D’un coup
Il te disperse
Tes mouchoirs s’envolent
Dessous
Nos chemins de crevaison, épais, lourds
Et nous
À s’être trop attardés, terreux
Depuis
L’exil tend les bras sans le vouloir
Quelque part
Consumés

On a laissé nos peaux au soleil

*

La nuit tombera un peu plus tôt
Et le silence
Le silence à toutes jambes
Obéira encore une fois
S’abattra en salves
Pénétrera le brouillard
L’espace coutumier

Nos sursauts
Leurs nouvelles cachettes
Surprendront les ressorts de nos mémoires usées
Nous serons poissons pâles
Buveurs d’eau trouble
Écume de nos peurs
Nous remplirons nos verres vides
Des restes de soleils échoués

Peut-être qu’au fond des mers
Gisent les leurres de nos songes défaits

*

© Tous droits réservés

Pierre Torreilles, choix de textes

octobre 20, 2020

La grive

Une branche chuchote
alourdie de silence et délivrée de ses parfums.
Lisible est sur le jour la présence de l’aube.

Le plus léger le prend sur le plus lourd
Et les lignes des corps surgissent sans mémoire.
Ange élevant le temps à l’espace du cri
une branche attentive hésite.
De quelle inexpliquée déflagration s’altère-t-elle ?

*

L’éphémère retient
Le vacarme de l’aube.
Sérénité du jour,
Immobile inquiétude où le vent
Dépolit le silence

Lointaine alors
Tu te retournes
Et naissent sur tes pas
L’aisance et la douleur

*

Ces lieux
Que tu as su creuser jusqu’à leur résonance
Ont accueilli la voix qui s’avançait vers toi.
N’es-tu pas étranger cependant ?
Cesse d’imaginer
Que le silence est habitable.

On n’imagine pas le silence
Il éblouit l’espace.
Pesant autour de chaque objet
Il creuse son absence
Et ma voix le perçoit maintenant.
Je ne suis pas aveugle,
Ton ombre
Entre eux et moi
N’est même pas portée
Et ton vacarme est inimaginable.

*

En chaque mot
Voici que le silence indique.
La forme de silence
Œuvre à l’espace essentiel.
Dans l’extrême simplicité
S’ouvre l’énigme qui le cèle.
Saisi, celui qui s’éloignait.
Il perçoit désormais le chemin parcouru
Depuis le fondement jusque dans l’évidence…

Si proche de la mort est l’évidence,
Chaque printemps déjà… que dis-tu,
Murmurant dans ton absence même ?

*

L’herbe recueille l’aube.
Quelques siècles issus de pluies,
D’autres pollens accumulés…

Le cœur trop grave
Et la fleur écrasée,
Le grain mal contenu,
L’exil si transparent,

L’abri
L’absence


© Tous droits réservés

Sylvie Durbec, extraits de « ce qui me poursuit »

octobre 20, 2020


« Ce qui me poursuit » est disponible en librairie mais aussi sur le site des éditions des Carnets du Dessert de Lune. C’EST ICI



Dans le champ se dessine encore un chemin
d’herbes disparues
aux doigts de pied des morts certaines veuves
mettent un anneau
telles autres déposent une écuelle blanche de lait
où noyer la faux
ce qui se voit encore au jardin dessine là ce qui ne
s’y voit plus
reste à posséder une bassine en plastique bleu où
tremper son pied
et y reconnaître ça qui n’existe nulle part ailleurs–
——-la mer—-

*

Faire tenir en sa maison l’espace circulaire du
paradis
et tenter
d’y rester.
(Tarot : maison-dieu)

Dehors la tour
il y a la mer
elle est le vent.
(Tarot : l’Amoureux)

Deux tulipes m’interrogent
pourquoi les cueillir
pour si peu de temps ?
(Tarot : le Chariot)

Marcher solitaire
rend nécessaire
l’usage du bâton
à défaut de crayon.
(Tarot : le Bateleur)

*

Par où ça commence la peau, le dessus, le
dessous ?
Entrée, sortie, la bouche, les oreilles, la langue ?
Le dictionnaire en équilibre maladroit,
les mots glissent et se dispersent,
tombés loin, perdus ou greffés
sur la peau.

Limaille, ferraille, paille, broussaille
voilà mots dont nous avons besoin
pour construire nos maisons.

Déserter la vie,
un riblon fiché dans la tête
et y trouver du contentement,
vraiment non, ça, rien à faire
avec ça, la poésie ?

*

j’ai ça qui me poursuit
comme cheveux
comme vie
à la main
un jour
ça sera mon tour
ça qui me poursuit

*

Le fils le plus jeune découvre les mots écrits
par son grand-père juste avant
le silence définitif.
Trois feuillets qu’il s’efforce de lire
et
pour lesquels il me demande de trouver un
spécialiste
qui éclaire le sens de ces lignes étranges et
répétitives.

Il dit : je crois que c’est un poème.

Toute une vie à déchiffrer ces trois feuillets
presque effacés.



© Tous droits réservés

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